Dossier Game of Thrones
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#1 Game of Thrones et Shakespeare : entre clins d’œil et même vision de l’Histoire

 
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La Guerre des Deux-Roses est souvent citée comme une source d’inspiration à la fois pour George Martin et pour la série HBO tirée de son œuvre.

Beaucoup de similitudes ... 

Quand on parle de Shakespeare et des similitudes avec Game of Thrones, on parle des pièces historiques de Shakespeare. Par pièces historiques, on entend les deux tétralogies, les deux séries de quatre pièces qui parlent de la matière historique. Cela correspond à la période qui couvre la deuxième partie du XVe siècle à l’entrée dans la Renaissance en Angleterre, depuis la déposition de Richard II jusqu’à l’avènement des Tudors.

Quand on compare les deux, il y a un certain nombre de parallèles qui sautent aux yeux, à commencer par les noms des familles protagonistes : la famille Stark vs la famille Lannister dans la série, la famille York vs la famille Lancaster dans les pièces de Shakespeare. On peut aussi penser à l’emblème de la maison des Tyrell, une rose d’or, qui rappelle la rose blanche des York et la rose rouge des Lancaster dans la Guerre des Deux-Roses.

On peut enfin mentionner des parallèles avec des vers shakespeariens célèbres, comme la formule d’ouverture « Winter is coming » de la série qui reprend le « Now is the winter of our discontent » de l’ouverture de Richard III.

... et des faux semblants 

Le plus souvent, Game of Thrones prend plaisir à se jouer de l’attente du spectateur en l’entraînant sur de fausses pistes shakespeariennes. Ainsi Tyrion Lannister, dont la difformité physique rappelle l’infirmité de Richard III,  n’a pourtant rien du manipulateur diabolique et du tyran sanguinaire qu’est Richard III. Il colle plutôt à la destinée du prince Hal shakespearien, ce prince mal aimé de son père et à la vie d’abord dissolue, mais qui peu à peu trouve sa voie, s’illustre au combat, et devient finalement Henri V, le grand héros de la tétralogie. Avec ce personnage comme avec bien d’autres dans la série, on a donc plutôt affaire à des composites qui mélangent des bribes de références shakespeariennes sans en faire pour autant une source ou un décodeur pour les personnages ou les situations. Shakespeare sert plutôt de point de départ ou de modèle reconnaissable à partir duquel on va marquer son originalité en surprenant le spectateur par des écarts et des retournements de situations.

A cette manière de « faire shakespearien » sans faire du Shakespeare à proprement parler s’ajoute un certain style de jeu de la part de plusieurs acteurs emblématiques des premières saisons qui viennent de la Royal Shakespeare Company et qui de ce fait pratiquent une diction et une gestuelle qu’on associe naturellement au drame shakespearien : Sean Bean, le Ned Stark de la première saison, ou  Charles Dance qui tient le rôle de Tywin Lannister sur plusieurs saisons. Mais là encore, le modèle shakespearien sert essentiellement d’un arrière-plan dont on se détache au fur et à mesure que la série acquiert sa propre crédibilité et impose son propre style de jeu.

La principale similitude : une même saga du pouvoir

Au-delà de ces effets ponctuels de visions fugaces de personnages, de situations, ou d’un style qui fait shakespearien sans être une adaptation pour autant, la vraie ressemblance avec l’œuvre de Shakespeare est à chercher dans la vision de l’histoire qui caractérise les deux œuvres prises dans leur ensemble.

Dans les deux cas, l’intérêt naît de la mise en concurrence de deux visions de l’histoire : cyclique ou linéaire ? Que ce soit sous la forme de cycles historiques où un Henri tue un Richard, puis un autre Richard tue un autre Henri, et ainsi de suite, ou que ce soit sous le format de la série avec des saisons et des nombres d’épisodes préétablis, avec une génération qui chasse l’autre ou qui doit venger l’autre, on est en présence d’une même saga du pouvoir. On a ainsi des personnages condamnés à répéter les mêmes mécanismes d’ascension et de chute, comme sur ces allégories médiévales du pouvoir autour de l’image de la Fortune qui tourne sans cesse sa roue, pour changer les mendiants en rois, et les rois en morts.

Contre ce mécanisme de l’histoire, il y a le mécanisme de l’héroïsme, avec ce héros individuel et providentiel, davantage moderne, qui va venir contrer ce cycle de l’histoire. Les pièces de Shakespeare tout comme les épisodes de la série marquent des temps d’arrêt sur ces destins héroïques, ces parcours linéaires palpitants et uniques, même s’ils sont broyés par le mécanisme général de l’histoire. Dans ce cadre, le destin individuel devient un moment, une tentative pour briser le cercle vicieux. Et ce qu’on regarde fasciné et ce qu’on espère à chaque fois, c’est cet écart dans un destin individuel qui puisse modifier un peu le cercle et nous faire avancer vers une résolution qu’on voudrait finale.

C’est la promesse de Shakespeare, où Henri Tudor, un de plus en apparence, triomphe de Richard III dans la dernière pièce de la tétralogie. Il va asseoir un état moderne et mettre fin au cycle de la féodalité, il va réussir à enfin faire un état centralisé, qui sera le début de la modernité pour l’Angleterre, avec la promesse que cette fois son règne sera stable et que la paix sera définitive.

C’est aussi la promesse de la saison 8 de Game of Thrones dont on sait d’avance qu’elle sera la dernière : qui sera le dernier à unifier les 7 Royaumes, à surmonter les Marcheurs blancs pour être le dernier à monter sur le trône de fer. Ça peut être Jon Snow, ça peut être Daenerys, ça peut être Tyrion pour la surprise totale, et c’est en tout cas ce type de héros providentiel qu’on attend.

Cette aspiration-là, celle de voir finir le cycle de la violence et d’imposer une fin héroïque, est une aspiration que toutes les époques se partagent, que ce soit celle de la Guerre des Deux-Roses mise en scène par Shakespeare, que ce soit la période d’incertitude dynastique pendant laquelle il écrit ses pièces historiques avec Elisabeth Ière qui n’a pas d’héritier direct, ou que ce soit notre monde et son instabilité géopolitique actuelle. L’aspiration est à chaque fois la même, et c’est ce qui nous tient en haleine devant la scène ou devant l’écran : celle de voir un héros suffisamment grand dans sa trajectoire individuelle pour réussir à casser enfin le cycle de la violence et de la guerre.

Par Ladan Niayesh, Professeur de littérature britannique, UFR d’Etudes Anglophones et laboratoire LARCA (UMR 8225 du CNRS), Université de Paris 

Laboratoire

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