Hommage
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Hommage à Etienne Tassin

 

Etienne Tassin nous a quittés.

 

Si la mort a souvent quelque chose d’inattendu, celle-ci vient nous frapper en ce tout début d’année 2018 et alors que nous attendions tous encore beaucoup de lui, de son dynamisme, de sa générosité, de son acuité et profondeur intellectuelles, de sa façon de philosopher au plus proche des événements du monde tout en s’élevant à un intense niveau de réflexivité et de recherche d’un sens partageable, de son souci des textes et de sa sincérité. Etienne, qui consentait difficilement aux normes académiques quand elles ne lui semblaient pas justifiées, avait une passion sans mesure pour l’enseignement. Il était immensément aimé de ses étudiants et a insufflé le goût de la pensée à un nombre incalculable d’entre eux, provoquant souvent des bifurcations d’itinéraires qui ont permis à des jeunes gens et des jeunes filles de s’autoriser à s’engager dans la recherche, alors que rien – ni diplômes ni choix de vie – ne pouvait le laisser prévoir.

Mais il était aussi ce collègue au franc-parler et plus fortement l’homme au courage de la parole que nous avons tous pu découvrir et rencontrer à des moments divers de notre activité collégiale. Ce fils de médecins de l’OMS, deuxième d’une famille de sept enfants, a d’abord grandi en Afrique et dans plusieurs pays, dans une atmosphère familiale de liberté et de camaraderie, étrangère, de surcroît, à toute forme de xénophobie à l’égard du monde extérieur au cercle des européens. A l’âge de dix ans, il reviendra à Paris pour vivre dans un internat  tenu par des religieux alors que, un peu plus tard dans l’après mai 68, commence à gronder le vent des révoltes et que les institutions fatiguées commencent à être bousculées. Alors qu’il hésite quant à son avenir, dans la dissipation du moment historique, Etienne se tourne vers la philosophie. Après les classes préparatoire, il est reçu à l’ENS de Saint Cloud, soutient son mémoire de maitrise sous la direction de Michel Serres, passe l’agrégation en 1978, et fait son DEA sous la direction de Yvon Belaval et Jean-Toussaint Desanti, consacré à Diderot, sa première passion philosophique qu’il n’oubliera jamais. Il fera sa première expérience d’enseignement dans un lycée technique du nord de la France tout en s’impliquant, en tant que Directeur de programme, avec l’énergie qui le caractérise, dans les activités du Collège International de Philosophie. C’est dans ces années et dans ce cadre – avec la complicité de Patrice Vermeren et de Stéphane Douaillier – qu’il commencera à nouer d’intenses contacts avec l’Amérique latine et l’Afrique. Mais aussi, en tant que membre de l’Association Jan Hus, avec l’Europe centrale. C’est dans ces mêmes années qu’il rencontrera l’œuvre d’Arendt qui l’orientera définitivement vers la philosophie politique.

 

En 1986, il traduit avec Joël Roman, le livre d’Elisabeth Young-Bruehl, Hannah Arendt - For Love of the World, tout en s’engageant dans une thèse menée sous la direction de Jacques Poulain et Miguel Abensour. Elle sera publiée chez Payot dans la collection de ce dernier, Critique de la politique, sous l’intitulé Le trésor perdu - Hannah Arendt, l'intelligence de l'action politique. Miguel Abensour aura eu le temps, avant sa mort, de rééditer ce livre en 2017, avec une nouvelle préface, chez Klincksieck, l’éditeur qui a recueilli sa collection. Après avoir été MCF à Paris Dauphine de 1999 à 2003, Etienne est recruté à Paris Diderot comme professeur de philosophie politique, prenant la succession de Miguel Abensour à l’UFR de Sciences Sociales. Il s’investit dans les activités collégiales et institutionnelles et fait vivre, en étroite collaboration avec Numa Murard, le master Sociologie et philosophie politique que Miguel Abensour et Sonia Dayan-Herzbrun avaient créé, tout comme le Centre de Sociologie des Pratiques et des Représentations politiques. Il est tour à tour Directeur de l’UFR de sciences sociales (2003 – 2006), Président du Conseil scientifique de l’UFR (2007-2010), Directeur adjoint (2010-2012) puis Directeur de l’Ecole doctorale ED 382 (2012-2015), il contribuera à la mise en œuvre de la revue des doctorants Encyclo. Au sein du Laboratoire de Changement Social et Politique, il était responsable de l’axe Théorie sociale et pensée politique. Il était depuis un an et demi en délégation au CNRS et allait reprendre ses fonctions très prochainement.

 

Les recherches d’Etienne Tassin sont étroitement liées à l’œuvre et au commentaire de l’œuvre d’Hannah Arendt, et notamment à sa pensée de l’action et sa pensée du monde dans sa dimension politique. L’éblouissement que l’œuvre d’Arendt lui procure provient de la façon qu’elle a d’articuler de façon singulière l’action avec le monde, celui-ci étant institué du réseau conflictuel des actions entre elles, tel un commun qui n’est pas une communauté mais un « entre » capable justement de mettre en relation des acteurs étrangers les uns aux autres, sans répère préalable de familiarité, chacun étant lui-même étranger au « qui » se révélant de lui aux autres à l’occasion de l’action et pas avant elle. Le monde est quelque chose de fragile, l’action est une entreprise périlleuse. Fragilité du monde aujourd’hui du fait du déploiement de la globalisation économique et urgence d’une politique avant tout soucieuse du monde, une cosmo-politique, dont Tassin énonce les fondements dans Un monde commun. Pour une cosmo-politique des conflits (Seuil, 2003). Risques de l’action, « maléfice de la vie à plusieurs » - expression de Maurice Merleau-Ponty, dont l’œuvre ainsi que celle de Jan Patočka, qui, dans le sillage de la phénoménologie inspireront aussi Tassin et qu’il reprend en titre de son livre de 2012 significativement sous-titré La politique est-elle vouée à l’échec ? Si le charme de la vie à plusieurs réside dans son caractère proprement ingouvernable, la réussite ou l’échec de la politique ne sont pas les critères adéquats pour juger de son sens. Pour Tassin le test de toute politique est toujours ce qui arrive à ceux qui, dans un pays, n’en sont pas natifs, sont d’ailleurs, aussi toute politique digne de ce nom ne peut être qu’une cosmo-politique qui demande de mettre fondamentalement en question le caractère national de l’État. D’où son intérêt pour l’Europe qu’il interpelle sur son envers discriminatoire et sa production massive de sans-papiers, de clandestins auxquels elle réserve des conditions infâmantes. Tassin a constamment cherché à penser l’horizon mondial des politiques contemporaines et à penser le cosmo-politisme entendu comme mode de socialisation des singularités non identitaires. Son engagement récent et profond avec Camille Louis auprès des migrants de Calais en est directement l’expression.

 

Ce sont ces questions qu’il a travaillées dans son enseignement et qui ont habité ses échanges avec les collègues argentins, colombiens, caribéens mais aussi tchèques et slovaques. Le cosmo-politisme d’Etienne Tassin se manifestait aussi par sa passion des voyages, il ne pouvait jamais résister à une invitation venue de l’étranger. Avec Bérard Cenatus il a créé le Centre de documentation et d’études des dictatures (ENS, Port-au-Prince) devenu en 2014 le Centre d’histoire contemporaine d’Haïti ; il était en étroit contact avec Eduardo Rinesi, de l’Université General Sarmiento de Buenos Aires ; Laura Quintana Porras et Carlos Manrique, de l’Université Los Andes de Bogota au sein deux programmes de recherche internationaux dans lesquels il avait toujours le souci d’impliquer ses doctorants dont il soutenait activement les initiatives, la dernière en date étant L’Archipel des devenirs, animé, entre autres, par Anders Fjeld et Alice Carabédian. Il avait aussi participé à la création de l’Institut des Humanités de Paris (aujourd’hui l’Institut Humanités, Sciences, Sociétés auquel est associé le département de sciences sociales) et été, dans ce cadre, à l’origine d’une action structurante qui a déjà donné lieu à plusieurs colloques, La Fabrique du politique.

 

Etienne Tassin a été fauché en pleine maturité, alors que son esprit fourmillait de projets, de livres, d’activités à venir. Il laisse un vide immense. En ce très triste moment, nous pensons très fort à sa compagne, Anne-Claude, et à ses enfants, Louise, Jean, Marie, Iris et Lys.

 

Pour le LCSP, Patrick Cingolani et Martine Leibovici

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Laboratoire

Laboratoire du Changement Social et Politique

Le LCSP réunit dans une démarche commune sociologues, philosophes, psychosociologues, anthropologues, psychologues. Les recherches menées s’inscrivent dans une visée compréhensive et s’attachent à étudier les mutations des sociétés contemporaines.

La Présidence, ses collègues et ami.e.s de Paris Diderot s'associent à la tristesse de sa famille et de ses proches.

 

La cérémonie d’adieux à Etienne Tassin aura lieu le vendredi 19 janvier à 10h30 au crématorium du cimetière du Père Lachaise, salle de la coupole.

 

Hommage à Etienne Tassin dans la presse

Le Monde - Le philosophe Etienne Tassin est mort

Toute la culture.com - Un passeur disparaît

Philosophie Magazine - Mort du philosophe Etienne Tassin

France culture - Le Journal de la philo - Hommage à Etienne Tassin

Libération - Etienne Tassin, un philosophe qui questionnait le monde