Horizon H2020
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Préservation et recherche sur les langues des signes en Europe

Caterina Donati, enseignante-chercheuse au Laboratoire de Linguistique Formelle (CNRS/Paris Diderot) participe au consortium de recherche SIGN-HUB financé par le programme Horizon 2020 de la Commission européenne. Ce projet de recherche vise à fournir un centre de ressources innovant et inclusif pour la documentation linguistique, historique et culturelle du patrimoine des communautés sourdes et pour l'évaluation de la langue des signes dans l'intervention clinique et les milieux scolaires.

En dépit d'un regain d'intérêt et d'une reconnaissance juridique dans certains pays européens, les langues des signes sont pour la plupart encore menacées, en raison d’anciennes politiques éducatives qui marginalisaient son usage. Né des résultats d’un premier projet européen du programme COST - pour coopération européenne en science et technologie - le projet SIGN-HUB Horizon 2020 est motivé par un double enjeu culturel et sociétal.

Pour Caterina Donati, le postulat de départ réside autour d’une idée forte « Les langues des signes d’Europe font partie du patrimoine culturel européen, ce sont des langues minoritaires et particulièrement en danger car la population sourde est fragile. Les langues des signes sont pratiquées dans le monde entier et sont assurément différentes d’un pays à l’autre. Elles ont besoin d’une protection accrue puisqu’elles ont la particularité de ne se pas se transmettre au niveau territorial, comme peuvent l’être la plupart des langues parlées. »

À cette fin, l’école polytechnique de Turin a pour mission de créer une plate-forme numérique ouverte, à la pointe de la technologie, avec des interfaces accessibles et personnalisées. Les linguistes ont désormais la possibilité de l'alimenter avec des contenus de base en provenance des quatre axes de recherche.
 

Décrire les langues des signes européennes

La première mission de SIGN-HUB consiste à décrire les grammaires des langues des signes européennes impliquées dans le réseau.

Il s’agit d’une linguistique de terrain qui s’appuie sur des recherches déjà réalisées et principalement sur le manuel Blue print for grammar description (Mouton de Gruyter, 2018), un ouvrage rédigé en conclusion du programme européen COST.

L’objectif est de créer une grammaire écrite, descriptive et mise à la disposition de tous (sous forme de wiki), permettant aux usagers des langues en question de contribuer à leur description. Avec cette base, il sera ensuite possible de créer des matériaux didactiques et pédagogiques linguistiquement informés, qui sont quasi inexistants à ce jour pour la plupart des langues des signes.
 

Construire un atlas des langues des signes mondiales

L’ambition de cette mission est de créer un atlas interactif, en ligne, des langues des signes mondiales. « Ce type d’outil existe déjà pour la plupart des langues parlées. Dans le cadre de SIGN-HUB, nous souhaitons créer un agrégateur de données grammaticales et sociolinguistiques qui puisse servir à obtenir des informations sur une pluralité de langues des signes. Nous avons lancé un appel à contribution auprès des linguistes du monde entier pour compiler tout ce dont nous avons à disposition, de manière isolée » indique Caterina Donati.
 

Témoigner de l’histoire des sourds eu Europe

Cet axe de recherche répond à un double objectif : documenter l’histoire des sourds et comprendre l’évolution des langues des signes.

La première approche, plus culturelle, vise à faire témoigner des personnes sourdes âgées. « Aujourd’hui, nous méconnaissons l’histoire des sourds en Europe et dans le monde, car il n’y a pas ou très peu d’écrits. Pourtant, cette population a traversé l’histoire et a été particulièrement violentée. Les sourds ont été impliqués dans l’holocauste puis ont dû, pendant de nombreuses années, faire face à une censure de leurs langues. À l’époque, on contraignait les sourds à parler pour favoriser leur intégration. Ils devaient donc apprendre à lire sur les lèvres et à émettre des sons à l’aide de séances physiquement et psychologiquement épuisantes. »

Le deuxième objectif est la documentation linguistique. Caterina Donati explique « Vu que nous n’avons pas d’écriture, nous ne savons rien de la norme de signe à une époque donnée. Nous voulons capturer la manière de signer des personnes plus âgées pour la conserver et pouvoir, à plus long terme, analyser l’évolution de la langue. Il s’agira d’une archive numérique de récits de vie. »
 

Évaluer la langue des signes

Ce quatrième axe, porté par Caterina Donati, vise à élaborer des outils d’évaluation des compétences langagières chez les sourds dans le cadre d’interventions cliniques et dans les écoles.

« Aujourd’hui, si une personne âgée est victime d’un AVC, une des premières choses réalisées c’est un test pour déterminer la présence de troubles du langage. C’est une donnée très importante pour le diagnostic du patient. Or, s’il s’agit d’une personne sourde, le personnel hospitalier est complément démuni. »

L’idée est alors de créer des tests qui pourront servir de base pour développer des outils diagnostics à distribuer dans les hôpitaux afin qu’ils soient administrés aux patients. La problématique est identique pour un enfant sourd qui aurait un retard scolaire. Il est très complexe de définir la nature du retard, qu’il soit d’ordre cognitif ou linguistique.

Par ailleurs, la plupart des sourds doivent faire face à un retard d’exposition au langage, principalement lorsqu’ils viennent de familles entendantes. « Nous savons que cela peut avoir des conséquences, mais nous avons du mal à les déterminer précisément. Les tests que nous créons sont donc adaptés à trois groupes identifiés : les sourds fils de sourds dits natifs, les sourds ayant été exposés à la langue des signes avant l’âge de 6 ans, et les autres. Nous déterminons ainsi le niveau de langue que l’on peut attendre de chaque groupe et adaptons les outils ».

 

Financé depuis 2015 par la Commission européenne, le consortium de recherche a obtenu une enveloppe de 2 499 337€. Répartie auprès des différents partenaires, cette dotation permet de recruter des doctorants et post-doctorants, d’investir dans du matériel, de rémunérer des consultants et interprètes en langues des signes ou encore d’organiser le colloque annuel FEAST. À Paris Diderot, SIGN-HUB a notamment permis à Caterina Donati de mettre en place un cours de langue des signes française (LSF) avancé dont l’ambition, à terme, est d’être intégré dans les cursus universitaires sous forme d’unité d’enseignement (UE).

 

Laboratoire

Laboratoire de linguistique formelle

À travers l'analyse formelle des unités traditionnelles du langage (le mot, la phrase, l'énoncé ou le discours) et l'analyse d'un ensemble de langues très diversifié, les chercheurs du LLF explorent le système cognitif du langage dans son entier.

H2020 - Reflective

Face aux enjeux socio-économiques multiples et complexes d’aujourd’hui, le sixième des défis sociétaux du programme Horizon 2020 vise à promouvoir une meilleure compréhension de l'Europe, de trouver des solutions et de soutenir des sociétés européennes assurant l'insertion de tous.

Le défi "L'Europe dans un monde en évolution : sociétés inclusives, innovantes et réflexives" est en effet structuré en trois grandes lignes :

  • des sociétés inclusives ;
  • des sociétés innovantes ;
  • des sociétés réflexives - patrimoine culturel et identité européenne.
     

Le projet SIGN-HUB a été sélectionné dans le cadre de la troisième ligne du défi, sous l’appel
« Emergence and transmission of European cultural heritage and Europeanisation » lancé fin 2014.

Les autres défis sociétaux identifiés par le programme Horizon 2020 sont relatifs à la santé, la bioéconomie, l’énergie, les transports, le changement climatique et les ressources, la sécurité. Derrière l’approche par défis sociétaux réside la conviction qu’il est nécessaire de travailler sur des problématiques interdisciplinaires en associant tous les acteurs de la recherche et de l’innovation concernés, plutôt que d’essayer d’apporter des réponses disciplinaires ou sectorielles. Ces orientations rejoignent l'Agenda stratégique "France Europe 2020".